L’amphithéâtre, la scène du balai – 1989 -
---------------------------------------------------------------------------------------------------------------

« En 1989, j’occupais une maison posée au 491, chaussée de La Hulpe. De la fenêtre de la cuisine arrière, je me délectais souvent de la vision de ce « Calcutta boitsfortois » ô combien confortable - ici, le calme remplissait un cirque bordé de maisons villageoises, maisons ouvrières aux toitures rouges orangées du Heiligenborre et de la chaussée de La Hulpe -. « Heilig en borre », ou « source sainte », peut-être était-ce celle d’un bras du Gange, enfoui ! Ces petites maisons charmantes parce que maladroitement agencées, semblaient se tenir les unes les autres, coudes serrés, pour supporter le dénivelé du Heiligenborre, arc-bouté.
De part et d’autre de la façade, les maisonnées de la chaussée paraissaient au repos, sises sur un plan horizontal, en ligne presque droite. Stoïques, sourires en coin et bras croisés, elles semblaient observer ce curieux manège. Au pied, en prolongement de celles-ci, d’hybrides annexes et remises faites de béton ou de briques complétaient le tableau. Les empreintes entoilées de ce décor, dues à la patte de Rik le fauve, enrichissaient mon imaginaire.

Encore plus bas, mon regard rencontrait un invraisemblable océan de verdure aux teintes variées : potagers, dominés par des miradors bercés de roucoulements, jardinets jonchés de quelques chaises éparses, à la blancheur éteinte, presque errantes, comme à la recherche de leur occupants trop rapidement disparus. Cette mise en scène était rythmée par des rangées de petits soldats s’enracinant dans une terre toujours fraîchement retournée, grasse et généreuse à souhait. Généreuse comme pour saluer les acteurs endimanchés de leur salopette usée, grise, bleue ou verte. Têtes penchées sur leurs bêches, ceux-ci se faisaient un honneur de maintenir la santé des troupes par le dessin de longues tranchées. Poireaux, carottes, salades, haricots, pommes de terre, romarins, thyms, tous petits soldats au service de la quiétude !
C’est de ce savant mélange d’ordre et de chaos, où tous semblaient trouver leur place, que je tirais le plaisir d’habiter cet endroit sans jamais envisager un ailleurs.


Et c’est imprégné de ce théâtre grandiose et simple à la fois, qu’un matin de septembre, mon regard fut surpris par une horde de nuages, emmenée par un chef sombre et menaçant… heureusement suivis par les pas légers et rassurant de quelques moutons célestes bien décidés à résister à l’appel du loup dans la bergerie : les fantassins ! Toutefois le temps pressait, car ce petit monde avançait lentement mais sûrement au-dessus des tuiles faîtières. Presque trop vite pour mes yeux écarquillés. La décision fut vite prise, Nikon à la main, quatre à quatre pour « être plus aérien » et mieux chasser ma proie, je montai l’escalier menant au premier étage. Dans l’ouverture du battant de la fenêtre, je chargeai mon arme, pointai le viseur et cinq coups successifs en autant de rotations de la tête retentirent. Cinq cols verts jaillirent, kwoin-kwoin stridents. Hurlant, en flèche, ils fendirent l’air en quelques millièmes de secondes, le long du tourment nuageux qui me faisait face. Celui-ci, magistral, disparu avec les volatiles, du surplomb des toitures de ce bric-à-brac. L’écho du bruit sec des « clic ! clac ! » partis en rafale se tût. Mon souhait, celui du voleur de l’éphémère, était exaucé. Un voleur qui ne devrait sa rédemption que beaucoup plus tard : « Un plus tard », dans le regard nourri du spectateur par l’« instantanée »…De cette matinée
…Dans cet ici-bas.

Un « Plus tard ». Comme aujourd’hui. Ici et maintenant !

Boitsfort, janvier 2006,

Nicolas Poncelet